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Kaddour M'Hamsadji Écrivain et chroniqueur littéraire Si l’on considère que la littérature — tous genres confondus — est l’expression essentielle et historique d’un peuple vivant, c’est-à-dire, qui avance dans l’infini chemin de son existence et élabore avec éloquence son renouvellement à travers l’éternité du temps et de l’espace, on doit se convaincre que l’évolution de la littérature algérienne a été, est toujours, une suite d’actions déterminantes consacrées à la recherche de l’affirmation constante de l’identité de l’Algérie et à l’enrichissement de sa personnalité-De quelques aspects de l’évolution de la littérature algérienne d’expression française.
Le pays (lieu de naissance, de vie, des amitiés multiples), l’histoire (des siècles et des siècles de formation de groupements historiques, de souvenirs hérités ou vécus), le patrimoine (la langue, la culture, les traditions), l’avenir (volonté de vivre ensemble et espérer le même destin) ont ainsi fait, à l’évidence, que l’Algérie a été au centre d’une littérature d’existence dans les temps sombres comme dans les temps de lumières, de guerre et de paix. U ne telle littérature, exprimée en un moment de l’histoire, a été servie, dans un but d’efficacité, par la langue la plus fréquente dans le pays de naissance.
En conséquence, l’évolution de la littérature est sujette aux données historiques de tous ordres, prioritairement à la situation linguistique et aux faits politiques dominants. Des hommes et des femmes, à des époques différentes, ont conçu des oeuvres pour se dire et dire leur milieu géographique, politique, social, culturel. Une littérature, fragment après fragment, singulier et pluriel, s’est constituée en évoluant en fonction des préoccupations surgies au cours de l’histoire du pays. L es auteurs, faisant usage au cours des siècles de la langue traditionnelle ou de la langue vivante du siècle dans lequel ils ont alors vécu (le punique, le grec, le latin, l’arabe, le français et l’amazigh l’un des idiomes berbères), ont su, de leur temps, créer l’expression écrite ou l’expression orale la plus pertinente pour rendre compte des conditions de vie de leur société. Cependant, comme il n’est pas ici raisonnable de traiter un sujet aussi étendu et aussi complexe dans une suite commode de paragraphes développant, en la circonstance, une simple réflexion, prenons la liberté de n’évoquer que quelques aspects significatifs de l’évolution de la littérature algérienne et de la littérature d’écriture française, sauf à faire quand même un rappel historique aussi bref que possible de ce qui a pu contribuer à la longue formation de l’Algérie avant 1830. Chemin faisant, étape après étape, sans trop rompre le rythme de la marche de l’histoire littéraire, seront proposés des exemples qui ont, à notre sens, été peu ou prou formés sous les influences des milieux géographique, social, historique, politique et linguistique, à une époque déterminée. C’est donc seulement par références à ces aspects du rapport milieux-auteurs que nous pourrons essayer sinon d’expliquer l’évolution de notre littérature du moins de montrer que le milieu, de quelque nature qu’il soit, explique, souvent plus, le contenu de l’oeuvre et les intentions et l’art de l’auteur que l’auteur et son oeuvre n’expliquent le milieu de référence, car si ceux-ci prétendent à l’immortalité par la transmission, celui-là s’est consacré à sa transformation et à son éternité. Une telle généralité est sous nos yeux. N otre pays, l’Algérie, avant même sa formation et son appellation définitive, a révélé à chaque âge, outre de grands héros de la résistance aux envahisseurs étrangers, des auteurs, une langue et une littérature. En bref, disons que sous la puissante Carthage, l’influence hellénique, en « provincia africa », a été déterminante sur la langue primitive (qu’on est convenu d’appeler le libyque) et le mode de vie des populations berbères qui ont constitué l’élément le plus ancien. Le punique et le grec puis surtout le latin (ayant pris rapidement la prééminence dans le domaine linguistique avec l’arrivée des R omains) ont fait connaître des auteurs « algériens » exceptionnels (Berbères romanisés et R omains berbérisés) dont, par exemple, l’un d’eux, Saint- Augustin (354-430), « écrivain de grande classe », brillant orateur et redoutable polémiste contre les donatistes, a marqué son Siècle. Cependant, n’oublions pas non plus, le Constantinois, Fronton de Cirta (100-170), grand maître en rhétorique, précepteur de Marc-Aurèle et qui, par ses « traités », a été, dit-on, « la parure de l’éloquence romaine » et le génial Apulée (125-180), né (tout comme Saint Augustin) à M’daourouch (l’antique Madaure) à 50 km de Souk Ahras (ancienne Thagaste), dans l’Est algérien. Son oeuvre majeure, indiscutablement « Métamorphoses ou L ’Âne d’or », en onze livres, est reconnue comme étant « le premier grand roman en prose de langue latine » et très illustrative d’une littérature et d’un pays antique. En vérité, avec l’expansion de l’Islâm en A frique du N ord, à partir du viie siècle, tandis que la civilisation romaine peu à peu s’estompe, que le monde berbère commence à s’ouvrir à la civilisation musulmane, les lettres arabes font progressivement leur apparition à travers le pays. E lles instaurent en Berbérie des possibilités d’existence nouvelles orientées vers des activités spirituelles, intellectuelles et sociales inédites et d’autant qu’à la suite de l’épopée de ‘Oqba Ibn Nâfi‘, bientôt, s’annoncent les rêves arabo-berbères et, grâce à Tarîq I bnou Ziyâd, se précisent les splendeurs culturelles de l’Andalousie musulmane. Surtout les récits des chroniqueurs nourrissent abondamment des imaginations créatives chez les lettrés, hommes de foi, historiens, géographes, voyageurs, poètes, conteurs, n’hésitant pas à cheminer à travers tout le pays et à vivre au milieu des populations qu’ils observent et dont ils tirent de substantiels effets littéraires, ceux-ci sont toutefois largement puisés dans des modèles de tout genre de littérature d’auteurs orientaux. Dès lors, c’est la pensée arabe qui évolue dans une production littéraire écrite ou orale en langue arabe. Citons Ibn Rachiq El Hassan (995-1064), poète et critique de M’sila, un certain E l Maqqari Chihâb E ddine Aboû l-Abbâs (1591-1632), poète et historien, né à Tlemcen, le géographe et infatigable voyageur, Ibn B attoûta (1304-1377), l’illustre historien et sociologue et l’un des plus grands de l’humanité, Ibn Khaldoun (1332-1406), El Ouarthalânî Houssaïne Mohammed (1713-1779) de la région de B ejaïa, auteur d’une relation de voyage sur la société musulmane de l’Afrique du Nord, de l’Égypte et de l’Arabie. Dans l’ensemble, cette littérature décrit l’ordre social ou économique inspiré de la civilisation musulmane d’Orient. Les trois siècles ottomans d’Algérie(i), portés généralement sur une culture islamique et peu enclins à une évolution intellectuelle des populations, n’ont pas donné de littérateurs, à proprement parler, qui auraient exposé des caractéristiques culturelles, économiques, sociales et politiques de l’époque. À peine, nous faut-il peut-être remarquer Hamdan Khodja qui a écrit Le Miroir, Aperçu historique et statistique sur la Régence d’Alger (publié en 1833) et quelques archives et de rares récits de voyageurs et des articles en arabe qui seront, du reste, traduits et édités par des E uropéens, entre autres Français, intéressés par ce qui se rapporte à « La fondation de la R égence d’Alger » et, a posteriori, à « l’histoire de la colonisation française ». Néanmoins, signalons que la littérature orale (poésie récitée ou chantée) d’expression arabe populaire a été importante pour dénoncer l’expédition française, la prise d’Alger et l’établissement de la colonisation... Pour autant, il est désormais admis que l’Algérie n’était pas ce « pays vide et barbare où la colonisation [française] aurait tout apporté (ii). » La résistance algérienne armée et politique à la conquête française a été immédiate et n’a jamais cessé pendant 132 ans d’occupation française.
i - A.T. El Madani, Harb athalathimiati sana baïn ii - Y. Lacoste, L’Afrique du Nord, 1re partie : Histoire, |